Les vivants et les ombres – Diane Meur

Publié le par Caro

Les vivants et les ombres« Je vais et je viens sans grand effort de discrétion : la nuit, personne ne s’étonne de ces craquements qui traversent mes parquets et le bois de mes charpentes. J’enfile des couloirs où l’ombre est presque palpable, où s’ennuient sur un mur une petite Scène de chasse et une Vue de Cracovie, où se dessèche, sur une crédence, un bouquet de fleurs fanées. Je monte, je descends ; des horloges font tic-tac, des bouches respirent, des vers infatigables rongent un fond d’armoire… Ceux-là n’arrêtent jamais, pleins de zèle et d’inconscience. (…) Sur le fourneau de la cuisine le chat qui dormait ouvre un œil, s’étire : les dernières braises se sont éteintes et il n’a plus rien à faire là. (…) Et maintenant le vent se lève. Il apporte des collines, peut-être même des montagnes, une senteur de pin. Les rideaux de percale du salon bleu se gonflent, reprennent courage : d’ici deux heures on viendra les tirer, et demain est un autre jour, n’est-ce pas ? Des volet grincent, un courant d’air soulève les pages d’un livre, fait vibrer d’espérance les cordes du piano. Et des mains remontent des couvertures, les dormeurs se rencognent pour jouir à fond de leur dernier sommeil : c’est l’heure où beaucoup de mettent à rêver. »

 

C’est l’histoire d’une maison, d’une veille et grande maison qui abrite en ses murs plusieurs générations d’une famille polonaise au XIX ème siècle. Cette maison sent et ressent, et partage le quotidien de ses habitants. Quand ses murs tremblent, quand son parquet craque, c’est qu’elle est là, à veiller sur ses occupants, à écouter leurs peines et à partager leurs joies. De la cave au grenier, des cuisines au salon, elle regarde s’agiter tout un petit monde. Ainsi, la maison est la narratrice du roman, forme que j’ai trouvée particulièrement originale. Elle nous raconte la vie de personnages qui, en un siècle, ont défilé entre ces murs. Et il y en a des personnages…

 

Mais ce roman, c’est aussi et surtout une histoire de femmes. Ce sont les femmes de la maison qui sont les véritables héroïnes. Ce sont d’ailleurs elles qui ont le plus de saveur et dont la psychologie est finement mise en avant. Quatre générations de femmes se succèdent. D’abord Clara, la maîtresse de maison, dont les rêves de jeune fille se sont envolés après un mariage avec l’arrogant Josef Zemka. Elle sent bien que ses premiers frissons amoureux n’ont été qu’une illusion, derrière les mensonges de Josef plus soucieux d’avancement social. Alors Clara se ferme… jusqu’à découvrir sur le tard l’amour avec le professeur de ses filles. Ce sont aussi ses filles Urszula, Wioletta, Jadwiga et Zozia dont les destins oscillent entre amour déchu, grossesse cachée, fugue amoureuse, passion amoureuse et mystique… Et c’est enfin Tessa, l’arrière-petite-fille, que nous suivons à l’aube du XX ème siècle et qui clôt le roman.

 

Au-delà de ces quatre générations de femmes, l’histoire du roman est aussi l’histoire de la Pologne et de l’Europe au XIX ème siècle. C’est la sucrerie qui se modernise et qui est le reflet de l’industrialisation. Ce sont les luttes sociales et le rejet d’une tradition féodale quand les paysans grondent voire se soulèvent. C’est un antisémitisme parfois rampant qui exclut de la maison. C’est enfin une marche à la fois douce et tendue vers ce qui sera le grand conflit de 1914.

 

Dans ce roman qui ne manque pas de charme se mêlent les destins de quatre générations de femmes sur fond d’une Europe en transformations. J’ai particulièrement aimé la forme du récit. La maison, en tant que narratrice, donne beaucoup de relief à ce qui n’aurait pu être qu’une saga familiale de plus. Des personnages se perdent, d’autres font surface, ils se croisent, ils se quittent… comme dans un grand ballet qui ne manque ni de souffle ni de poésie. On s’y attache, on les déteste mais on ne reste pas insensible. Vous aurez donc compris que j’ai été charmée par ce livre que je vous recommande vivement. Et depuis sa lecture, il m’arrive parfois de regarder avec suspicion ou tendresse les murs de mon appartement…

Publié dans A lire pour le plaisir

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