Les disparus - Daniel Mendelsohn

Publié le par Caro

Les disparus

« (…) Je savais que je me tenais là où ils étaient, là où la vie que je ne connaîtrais jamais s’était échappée des corps que je n’avais jamais vus, et précisément parce que je ne les avais jamais connus ou vus, j’étais contraint de penser à quel point ils avaient été des personnes spécifiques avec des morts spécifiques, et que ces vies et ces morts leur appartenaient, à eux et pas à moi, indépendamment de l’attrait que pourrait avoir l’histoire racontée à leur sujet. Il y a tant qui restera à jamais impossible à connaître, mais nous savons qu’ils ont été, un jour, eux-mêmes, spécifiques, les sujets de leur propre vie et de leur propre mort, et pas simplement des marionnettes manipulées pour les besoins d’une bonne histoire, pour des mémoires, pour les films ou les romans du réalisme magique. Le temps viendra pour ça, une fois que chaque personne qui a connu chaque personne qui les a connus et moi serons morts ; puisque, comme nous le savons, tout, à la fin, disparaît. »

 

En un mot, ce livre est magnifique. Avec Les disparus, Daniel Mendelsohn s’est lancé dans une quête des origines émouvante et passionnante, visant à découvrir un pan du passé de sa famille. Le livre commence avec cette phrase : « Jadis, quand j’avais six ou sept ou huit ans, il m’arrivait d’entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer. » Né dans une famille juive américaine, Daniel comprend très tôt qu’un sombre passé hante sa famille. C’est ce grand-oncle – Oncle Shmiel – oncle qu’il n’a pas connu mais auquel, dit-on, il ressemble tant. C’est cet oncle qui, avec sa femme et ses quatre filles, avait été « tué par les nazis. » Phrase lapidaire, réponse aux questions, Oncle Shmiel a été « tué par les nazis. » Et le jeune Daniel n’en demande pas plus, sentant chez toutes ces vieilles personnes juives qui l’entourent la pesanteur d’un grand drame. Pourtant, cet oncle Shmiel hantera l’auteur. Les non-dits, les soupirs, le halo qui entourent sa mort tragique… Devenu adulte, Daniel Mendelsohn se lance dans une grande enquête pour « retrouver », pour « découvrir » ces disparus, avec pour leitmotiv le désir de comprendre comment ils sont morts.

 

C’est alors qu’il parcourt le monde à la recherche de ceux qui auraient pu connaître la famille de Shmiel. En Pologne, en Ukraine, en Israël, en Australie,… il cherche avec autant de frénésie que d’amour le moindre lien qui pourrait le mener à la vérité. Qui étaient-ils ? Comment vivaient-ils ? Comment sont-ils morts ? Son odyssée a pour but de dépasser cette triste formule « tué par les nazis » et à leur redonner une identité. Car derrière les millions de victimes de la barbarie nazie, il y a autant d’identités qui ont aimé, ri, pleuré, tremblé… Telle est la quête de Daniel Mendelsohn.

 

Quête parfois vaine, et il en a conscience. Il se heurte à des confusions, des mensonges, des secrets. Quête parfois simple mais si émouvante : « elle avait de très belles jambes », « elle avait du caractère », « elle était très chaleureuse », « elle était amoureuse »… Peut-être des banalités, mais c’est ce qui reste d’eux, ce qui fait penser qu’ils n’ont pas tout à fait disparu, qu’ils ont existé, et qu’ils continuent d’exister dans les mémoires.

 

Je pense que ce livre est un véritable chef-d’œuvre de la littérature. Il ne s’agit pas d’une simple enquête et je regrette certaines comparaisons avec le genre policier que l’on a pu faire. C’est bien plus que cela. C’est un livre d’une grande émotion, émaillé de réflexions sur la vie, la mort, mais aussi sur la religion, la mémoire, les liens familiaux. Daniel Mendelsohn a su faire revivre cette famille, à laquelle je me suis profondément attachée tout au long de la lecture du roman… et à laquelle il m’arrive encore parfois de repenser. C’est une réflexion d’un genre nouveau sur le génocide : en faisant revivre un père, une épouse, des adolescentes, c’est la vie qu’il fait revivre derrière ce crime de masse. Et on cerne à quel point ce ne sont pas des millions de morts mais des millions de vie – comme les nôtres, comme celles de ceux que nous aimons, comme celles de Shmiel et de sa famille – qui ont été balayées par l’horreur nazie. De tous les livres lus sur le sujet, je trouve d’ailleurs qu’il s’agit du plus beau, du plus fort. Un grand merci à Daniel Mendelsohn pour m’avoir fait plonger dans cette magnifique odyssée !

Publié dans Mes coups de coeur

Commenter cet article